L'art de Regina Virserius a quelque chose de ce temps proustien qui suspend l'instant pour lui infuser une part d'éternité.
Il s'agit, ici et maintenant, de saisir à son passage, non pas un temps révolu ni un désir d'avenir, mais une essence fugace, volatile et immémoriale : celle du présent.
Regina Virserius construit ses photographies comme on compose une partition. Chaque voix génère et justifie la suivante dans une résonance parfaitement harmonique, sculptant l'espace en superpositions infinies de plis et replis, miroirs intérieurs où se reflète le monde.
Ainsi se déploie l'œuvre, tel un immense et continuel Origami.
Le théâtre sema jadis les ferments d'une réflexion globale chez Regina Virserius, par la cohésion qu'il établit entre texte, corps et espace - l'appropriation du volume passera d'abord par la sculpture et la fabrication d'objets, notamment aux Beaux-arts.
Ce questionnement du volume, ou comment créer une dimension qui absorbe sur un même plan les fondamentales du bas-relief, trouve une première réponse avec la lumière.
Les sujets de Virserius émergent de l'ombre, s'incurvent, s'incarnent par le contraste que leur imprime une source lumineuse subtilement retranchée.
Si les portraits de la série « Attenant » rappellent une maîtrise presque caravagesque de la camera oscura, soulignant les reliefs et la picturalité toute baroque des postures, l'abstraction du fond -et par-là sa puissance- va s'intensifier peu à peu.
Projet initié à Rome et poursuivi à Paris, les « Bibliothèques » gardent encore l'empreinte éblouie d'une ouverture sur l'extérieur.
Ce « dehors » s'exprime ici, paradoxalement, par l'imaginaire du savoir confiné, de l'empilement stratifié d'innombrables livres, témoins paisibles, séculaires et muets, de la pensée humaine.
Reliquaires babeliens, ces Bibliothèques sont des architectures de verticalités symétriques, abolissant les rapports d'échelle et filtrant encore la clarté du jour, nefs vertigineuses de l'Histoire, sanctuaires prophétiques d'une incessante résurrection.
Ainsi coexistent un monde organique soumis à sa propre densité, et un monde en apesanteur aspirant à la plus haute élévation.
Une minutieuse mise en scène prélude à chaque cliché, instaurant l'écoulement du temps comme valeur efficiente. Si les feutres de Beuys ou Robert Morris traduisent la fuite du temps par leur fléchissement, les photographies de Regina Virserius cristallisent « l'essence stable éternelle ».
Les fonds sombrement marbrés de « Paysage d'enfance » et « Abats » deviennent par la suite opacité absolue, ultime contour qui sépare et fusionne en une unité parfaite la forme le fond.
Regina Virserius conjure le volume et crée un monde sans gravitation, par le théâtre silencieux de l'intériorité : serti dans cet écrin, le corps est réinventé en bouleversante statuaire contemporaine dans les « Inflexions », où l'attente pétrifiée devient marbre, où le modelé redevient sculpture.
Là pourrait faire sens le mot de Francis Bacon, voulant sculpter ce qui eût été un bas-relief coulissant sur un fond en aplat et qu'il réalisa dans sa peinture : « et les figures auraient l'air de sortir d'une flaque ».
Effectivement les figures de Regina Virserius, organiques ou non, surgissent intensément d'un fond dévoreur d'espace et dispensateur de Temps.
Enrobées de leur netteté même, sculpturales et plastiques, les photographies de cette artiste singulière soulèvent, à son image, l'émotion d'une grâce.
Des profondeurs telluriques de « Plis » à l'abstraction épurée des « Pendules » et « Solides », exposés à la galerie Eric Dupont, Regina Virserius donne à voir une beauté qui est sa conception intérieure de l'univers.
La Beauté, disait Wilde, qui est l'élégance du cœur.
Cécile De Hann